Ce que je dois à Ginette Amado
Par le Dr Vincent Perdigon
Nous l’appelions : Madame.
Ma première rencontre avec Madame Amado dans son bureau de cheffe de service à l’hôpital de La Queue en Brie m’a tout de suite mis en confiance. Tout jeune psychiatre de trente ans je venais postuler pour une fonction d’assistant dans son service. Sa chaleur et sa franchise m’ont immédiatement séduit. Elle ne faisait pas de manière, elle était simple et directe. On sentait tout de suite que l’on rencontrait une personne des plus fiables, des plus honnêtes. Une année de travail en intra hospitalier m’a permis de mieux la connaître et peut être que ce qui m’a le plus marqué c’est que l’on pouvait ne pas être d’accord avec elle sur tel ou tel point clinique, le dire, défendre son point de vue, et la confiance était toujours maintenue. Il n’y avait pas de représailles. On la sentait à l’écoute et toujours dans le respect de l’autre. Le lien était solide.
En me confiant la responsabilité médicale de son projet de centre d’accueil et de soin ouvert 24h sur 24 en dehors de l’hôpital elle m’accordait sa confiance et j’étais porté par la force de ses convictions et par sa volonté qui rendaient l’utopie raisonnable et atteignable.
A cette époque les services ministériels interrogeaient la psychiatrie publique sur ses carences en matière de réponse à l’urgence psychiatrique. Ils envisageaient même la création d’équipes spécialisées sur le modèle du Samu qui auraient pu être baptisées Sapu ,,.(!). Madame Amado releva tout de suite le défi de la prise en compte des situations d’urgence en psychiatrie, mais au modèle médical du « signes, diagnostic, traitement » elle nous proposait ce terme de « l’accueil » qui nous ouvrait un champ considérable de renouvellement des pratiques de soin en psychiatrie. Elle décidait dans le même temps que ce travail d’accueil des situations d’urgence devait se développer en dehors de l’hôpital, en ville donc, au plus près des conditions de vie des gens, s’inscrivant ainsi dans l’esprit de la psychiatrie de secteur qui a pu faire pendant quelques décennies la fierté de la psychiatrie française.
A la dite urgence psychiatrique il était proposé une pratique de l’accueil de la crise, celle-ci incluant autant la prise en compte de la crise individuelle que ses conséquences au niveau de l’environnement du sujet (famille et/ou instances sociales diverses). L’une des visées principales de ce travail d’accueil et de soin de la crise était de pouvoir déjouer, dès le départ, tous les risques de disqualification du sujet qui se jouent dès qu’une réponse trop rapide et trop technique est apportée à l’urgence. Il s’agissait donc de trouver toujours les moyens de la rencontre avec un autre dans quelque état de désorganisation qu’il fût, tout faire pour que de la rencontre d’humain à humain puisse avoir lieu. Il nous apparaissait qu’énormément de choses fondamentales se jouaient pour l’avenir d’un sujet en proie à l’expérience de la perte du sentiment de son identité et de sa rupture avec la réalité commune, l’une des menaces principales étant la perte définitive de sa confiance en lui dès lors qu’il recevait la réponse que son expérience n’avait pas le moindre sens et relevait de que l’on nomme « folie ».Il s’agissait donc de pouvoir intervenir également auprès des instances médiatrices de ces situations dans le corps social pour prévenir les éventuelles contre réactions nocives à ces situations plus ou moins dramatiques.
Cette fonction d’accueil que Madame Amado nous proposait de développer dans toutes ses possibilités les plus diverses renvoyait à son éthique personnelle qui était avant tout le respect de la personne humaine. Si la notion de « l’accueil » se définit comme « la manière de se comporter à l’arrivée de quelqu’un » il est clair que cela renvoie tout de suite à l’éthique de chacun dans son rapport à l’autre. Par tout ce qu’elle était et l’exemple qu’elle nous donnait dans son rapport au monde Ginette Amado nous transmettait cette éthique fondamentale qui nous portait et donnait tout son sens et sa valeur au choix qui avait été le nôtre de nous engager dans le champ de la psychiatrie. A Madame Amado je dois le cadeau de ce beau terme d’accueil que je continue de faire vivre dans ma pratique d’aujourd’hui.
Vincent Perdigon