Témoignage sur Madame AMADO
Par le Dr Jean-François KERAVEL
Le travail de réhabilitation a été aussi nécessaire pour s’occuper pleinement du secteur.
La première fois que j’ai été en contact avec Madame AMADO, souhaitant prendre rendez-vous pour me présenter en tant que nouvel interne dans son service de la Queue en Brie en 1978, je lui ai dit « bonjour Monsieur, je voudrais parler au Dr AMADO », du fait de sa voix grave qui m’avait trompé. Le rendez-vous venant, je me suis demandé quel serait son accueil et quelle était cette nouvelle patronne que j’allais rencontrer. D’autant plus que, lors du choix des postes de l’internat, les proches m’avaient mis en garde devant les exigences demandées dans ce service, en particulier le nombre de gardes nécessaires au fonctionnement 24h/24 du centre d’accueil et la disponibilité demandée.
Finalement je me suis trouvé devant une femme passionnante et passionnée, me décrivant le fonctionnement de son service et annonçant l’ouverture imminente du centre d’accueil et de crise, dans lequel nous serions tous impliqués, m’annonçant qu’un vote devait avoir lieu quelques jours après lors d’une réunion de l’ensemble des personnels du service et que nous y serions conviés ; comment voter contre, alors que nous étions engagés pour ! D’emblée sa détermination et sa vision du secteur était évidente. Peu à peu sa confiance, son soutien sur lequel on pouvait compter, la liberté qu’elle laissait à nos initiatives ont été très porteurs. On pouvait alors, grâce à elle, imaginer, discuter et s’engager, avec son accord, dans de nouvelles pratiques de soins.
La suivant à Sainte Anne comme assistant en 1983, après l’ouverture du centre d’accueil Garancière, l’enthousiasme pour ses projets novateurs et la conviction qu’elle y mettait pour les défendre était un socle sur lequel on pouvait s’appuyer.
Au-delà de la création du centre d’accueil, elle cherchait à diminuer le nombre de patients hospitalisés sur les deux pavillons intrahospitaliers en souhaitant instaurer un travail spécifique auprès des malades « chroniques » qui étaient nombreux dans ce service, avec souvent une quarantaine d’années d’hospitalisation derrière eux, « internés » depuis leur adolescence. Elle m’a confié cette tâche pendant quelques années. Rassemblés dans un des deux pavillons, ce travail de réhabilitation a été possible en les restaurant dans une position de sujet, leur restituant une histoire souvent perdue dans les dossiers médicaux, grâce à des entretiens avec leur entourage. Ils purent ainsi redevenir actif dans leur prise en charge (préparation des repas, sorties accompagnées vers l’extérieur) malmenant les habitudes asilaires qu’ils avaient connu depuis des années et leur permettant que le milieu social ait un autre regard sur eux. Cette façon de travailler leur a permis ensuite d’intégrer un foyer extérieur, puis, ensuite pour certains, une maison de retraite ou des appartements thérapeutiques avec un suivi continu de l’équipe infirmière. Il a permis la fermeture d’un des deux pavillons hospitaliers … et l’extériorisation de « la reine du Monde » et la « reine de l’Univers », toujours en conflits, mais maintenant au foyer, sur leurs compétences respectives !
Ce type de travail, souvent évité par d’autres équipes de secteur, en envoyant en province ces patients dans des institutions spécialisées, montre que Madame AMADO était soucieuse de cette prise en charge institutionnelle adaptée à chaque patient, même les plus lourds ; il s’agissait, pour elle, d’un travail indispensable à la politique de secteur. Il n’y avait pas que l’accueil de la crise qui devait changer notre façon d’aborder la prise en charge de nos patients, il fallait organiser aussi la réhabilitation de nos patients les plus lourds, utiliser les autres structures à notre disposition, inventer, créer de nouvelles modalités de soins.
Par sa personnalité, par sa ténacité pour imposer sa façon de travailler aux tutelles, par son soutien, son éthique, elle nous a montré la voie d’une psychiatrie dans laquelle nous trouvions du plaisir à nous engager, tout membre du personnel soignant confondu.
Merci Madame Ginette AMADO pour tout cela et pour nous avoir appris que cette adaptabilité du cadre thérapeutique était essentielle dans notre travail.
Dr Jean-François Keravel