Par Yves Guigou avec Patrick Coupechoux - Editions d’une. Novembre 2019.
Le chapitre consacré à
"4. Madame Amado
Je n’ai jamais pu l’appeler autrement que «Madame», (aujourd’hui encore, lorsque je parle d’elle, je ne dis pas «Ginette», mais «Madame» Amado), peut-être parce qu’elle était une grande bourgeoise, par la taille et par la classe, plus sûrement par respect pour ce qu’elle représentait : une pionnière de la psychiatrie de secteur en France, avec la vision, l’humanité, l’intelligence, le courage que cela supposait à une époque où l’enfermement et le mépris des fous étaient de mise, malgré la révolution désaliéniste qui s’annonçait. Il y a d’ailleurs des choses simples, pour ne pas dire insignifiantes – en apparence – qui m’ont frappé dès le départ, sa présence par exemple, elle était toujours là et cela me surprenait (et me ravissait à la fois) moi qui avais l’habitude de ces psychiatres d’asile qui passaient une fois par semaine en coup de vent, qui ne connaissaient pas leurs malades.
Madame Amado, elle, était disponible en permanence, quels que soient le jour ou l’heure; elle connaissait tous ses patients, elle vivait avec chacun d’eux une relation singulière, connaissait leur histoire, leurs souffrances, leurs espoirs, je n’en revenais pas. Ses relations avec nous, les infirmiers, me scotchaient aussi, elle nous considérait comme des soignants à part entière, sur un pied d’égalité avec les médecins et les psychologues, au sein d’une équipe qui se réunissait chaque jour (c’était nouveau cela!). Nous pouvions dès lors dire ce que bon nous semblait, poser toutes les questions qui nous venaient à l’esprit, nous étions toujours pris au sérieux, nous étions écoutés, quelle révolution ! J’étais sur une autre planète à un point que je n’aurais pu imaginer quelques semaines auparavant, même lorsque Claude Roméo, un copain de la CGt, m’a informé que Madame Amado recrutait des infirmiers à la Queue-en-Brie, et que je me suis dit, euphorique : « Bingo, je vais retourner à la kermesse ! ».
Mais j’avais mûri et je savais qu’en fait de kermesse, j’allais faire partie d’une équipe (très exigeante) de pionniers. D’ailleurs, des petits détails me confortaient dans cette idée, par exemple – j’étais très versé dans la symbolique – le nom des trois pavillons du centre psychothérapique : Freud, Pavlov et l’Oasis (lieu de fraîcheur et de vie)... Tout un programme! me disais-je tout fier. J’avais aussi remarqué, étonné et un peu intrigué tout de même, qu’il n’y avait pas de chambre d’isolement et qu’ici, on n’attachait jamais les patients. Et puis, la première chose que Madame Amado m’avait proposée dès mon arrivée, c’était de suivre un « stage de base » en psychiatrie par mes chers Ceméa, et non pas de transporter des gamelles ou d’apprendre à nouer « l’officier » autour du ventre. Pendant douze jours, j’ai donc planché sur le concept de vie quotidienne, sur la façon d’organiser celle-ci avec les patients, et j’ai découvert la dynamique de groupe. Pour Madame Amado, la formation était l’une des conditions de la réussite du secteur : à ses yeux il y avait donc urgence.
Ce qui m’a tout de suite rempli d’aise (je songeais aux discussions que nous avions eues sur ce sujet dans le Parti), c’était sa volonté de faire de la psychiatrie sans lits – elle allait d’ailleurs presque y parvenir à la fin de sa carrière à Sainte-Anne.
À la Queue-en-Brie, elle n’en avait conservé que vingt-cinq ou trente dans chaque pavillon – on était loin des grands dortoirs de Villejuif –, et toute son action vis-à-vis des patients visait à leur éviter, autant que faire se pouvait, l’hospitalisation. Pour cela, dans notre secteur de Champigny-sur-Marne, elle avait déployé tout l’arsenal dans une grosse maison bourgeoise baptisée par le docteur Maurice Béreau, l’un de ses adjoints, «Jean-Itard»1: au sous-sol, on accueillait les patients de l’hôpital de jour (ils rentraient chez eux le soir), au rez-de- chaussée le Cmp où il y avait des consultations, et au premier un Centre d’accueil et de crise (CAC) ouvert à tout le monde, de jour comme de nuit. L’idée était évidemment de soigner les gens au plus près de chez eux grâce à l’équipe qui les suivait en permanence, qu’ils soient hospitalisés ou non. Dans tous les quartiers de la ville nous avions des patients à qui nous rendions visite régulièrement à domicile et pas seulement pour les inciter à prendre leurs médicaments – ce que nous faisions d’ailleurs –, mais pour créer et entretenir un lien avec eux, une relation.
Madame Amado tenait beaucoup à ce suivi sans rupture, ce que l’on appellera plus tard, la « continuité des soins » ; non seulement le patient avait affaire à la même équipe, mais un ou deux infirmiers référents s’occupaient de lui particulièrement, ils connaissaient son dossier, ils pou- vaient pratiquer des entretiens avec lui et donc participer à sa psychothérapie.
Je me souviens particulièrement d’un patient chauffeur de taxi qui bossait le jour et pétait les plombs la nuit, une fois retourné dans sa maison; comme j’étais son référent, je me rendais chez lui régulièrement, où il passait de longs moments à discuter (et à délirer) avec moi. Il y avait aussi « Titi », qui écoutait Johnny à fond, il voulait par là nous dire quelque chose, il fallait décrypter.
Quand je pense que nous lui faisions des perfusions à domicile, cela peut paraître tellement incongru aujourd’hui... Je me souviens également de cette patiente que je suivais avec Maurice Béreau, qui un jour a voulu nous offrir un gâteau, ce que nous avons accepté avec plaisir si ce n’est que nous étions intrigués par une forte odeur de gaz : en fait, elle avait touillé de la farine dans la baignoire et elle avait branché un tuyau de gaz dans la pâte « afin de la faire cuire », disait-elle ; nous avons ouvert les fenêtres et nous avons parlé avec elle longuement... Ça aussi, c’était quelque chose qui me frappait : nous avions le temps de prendre notre temps (ce qui était même tout à fait conseillé, car nous étions dans le temps de la psychose). Parfois il fallait faire preuve d’audace, comme lors d’une visite que nous avons faite chez un patient : celui-ci refusait d’ouvrir la porte, je suis donc allé frapper à celle du voisin pour lui demander l’accès à son balcon que j’ai enjambé – sous l’œil inquiet de Madame Amado – afin de me retrouver sur celui du patient qui a finalement ouvert sa fenêtre pour me laisser entrer : si on m’avait alors parlé du principe de précaution, je serais tombé de haut! Le patient ne voulait pas parler, il a finalement été hospitalisé une semaine.
En réalité, les nouvelles institutions – Cmp, hôpital de jour, CAC – étaient faites pour dédramatiser l’entrée dans les soins, contourner la peur de la psychiatrie, éviter l’attente anxieuse dans le couloir de l’hôpital avant la consultation, la plus emblématique étant sans doute le centre d’accueil et de crise, le premier en France. Il s’agissait de proposer un lieu d’accueil permanent, le jour et la nuit – on rigolait en disant que c’était France Inter (qui avait pour slogan à l’époque « 24 heures sur 24 »), sauf que là les rôles étaient inversés : c’est nous qui écoutions, et ouverts à tous ceux qui, dans la ville, avaient besoin d’être aidés. Ils étaient reçus par un infirmier et un médecin (celui-ci était d’astreinte la nuit) qui prenaient alors le temps de les écouter, de les tranquilliser, d’évaluer leur trouble afin de leur proposer une orientation: leur domicile lorsque la crise était surmontée, le Cmp ou l’hôpital de jour, rarement l’hospitalisation – nous tentions de l’éviter, mais cela pouvait arriver – ou parfois une nuit au CAC, nous disposions pour cela de quelques lits. Nous bossions avec la mairie – on avait des articles dans le bulletin municipal – les pompiers, la police, les associations, afin que les gens aient le réflexe de nous appeler au lieu d’aller aux urgences. C’était une façon de « rapprocher la psychiatrie de la cité », comme l’avaient théorisé Lucien Bonnafé et les créateurs du secteur. Le centre était en fait conçu comme un port pour ceux qui étaient à la dérive; je me souviens de la comédienne Zouk qui m’avait confié, plus tard, avoir fréquenté le centre de Madame Amado à Paris, et qui m’avait dit : « La nuit il n’y a rien d’ouvert sauf les églises ».
En fait, tout cela était très pensé. Il y avait par exemple ce que l’on appelait la « théorie des passages » (développée en particulier par Guy Baillon) qui consistait à proposer aux patients des parcours entre les unités – CAC, hôpital de jour, Cmp, hôpital – à leur fournir des « passages » de l’un à l’autre, la variété des lieux permettant de stimuler leur psychisme et d’éviter ainsi ce que nous appelons dans notre jargon, la chronicité, c’est-à-dire l’enfermement durable sur eux-mêmes, c’était aussi l’objectif des activités que l’on proposait aux patients. Cela a été pour moi une découverte – une de plus! – car à Villejuif les activités tenaient en deux mots: belote et ronde dans la cour.
Chez Madame Amado, je mettais en musique ce que j’avais appris sur la vie quotidienne dans le stage de base des Ceméa : comment faire la cuisine et la vaisselle, les rangements, le ménage, les lits et les poussières, avec les patients et non pas à leur place ? Comment faire en sorte qu’ils prennent ainsi de plus en plus leur vie en main ?
Les activités étaient pour nous l’occasion de les observer, d’un point de vue clinique, de mesurer leur degré d’autonomie dans la perspective d’un retour à domicile, ce dont nous discutions dans les réunions quotidiennes de service avec tous les soi- gnants et avec Madame Amado. Cela ne concernait pas que le ménage ou la vaisselle, auxquels les patients se prêtaient bien volontiers d’ailleurs; il y avait aussi les activités culturelles ou ludiques, et ce qui me fascinait, c’est que tout était ouvert, nous pouvions – avec les patients le plus souvent possible – proposer de nouvelles activités, cela m’est arrivé personnel- lement plusieurs fois. Je me souviens par exemple qu’un jour je suis allé voir Madame Amado (il fallait toujours son feu vert) pour créer un atelier photo: elle a tout de suite accepté, à charge pour moi de me procurer agrandisseur, révélateur et fixateur, ce qui a été fait sur le budget de l’hôpital – il y avait un peu d’argent pour cela à cette époque-là. Elle a été en revanche un peu surprise, voire hésitante lorsque je lui ai pro- posé d’aller faire un stage photo avec deux patients, dont l’un, Bernard, était schizophrène; il m’a fallu argumenter, mais elle s’est finalement laissé convaincre.
Nous sommes donc partis tous les trois, Bernard, une patiente dépressive et moi, pour Marly-le-Roi afin de suivre ce stage. Je me souviendrai toujours du premier jour, lors du tour de table, Bernard lançant à la volée, avec un air un peu bizarre : « Je suis schizophrène et je suis venu avec mon infirmier M. Gigou », en me montrant du doigt. Sur le coup, cela a plombé un peu l’ambiance, les gens ne savaient pas trop sur quel pied danser, puis ils se sont habitués à sa présence bien qu’il ait été infernal durant tout le stage: il dormait une partie de la journée, et il menait une vie de patachon la nuit... Bref, cela n’a pas été une franche réussite d’un point de vue photographique, mais le fait de sortir de son univers – de franchir le « passage » – lui a permis durant une semaine de voir autre chose, de sortir un peu de son enfermement. Avec la psychose (j’ai appris cela au fil des ans), il faut toujours relativiser, laisser tomber les évi- dences ; Bernard n’avait pas réussi à tenir son rôle de stagiaire, mais cela n’était pas grave car au fond ce n’était pas le but de la manœuvre (comme disait Jean Oury, l’atelier poterie ne sert pas à faire des poteries mais à lancer des ponts).
Nous avons donc créé notre atelier photo, nous développions nos films, nous faisions les tirages dans un local à la lumière rouge et je ne peux m’empêcher de penser, avec un brin d’émotion encore aujourd’hui, à l’émerveillement des patients lorsqu’ils voyaient « monter » l’image dans le révélateur. Il est vrai qu’il y avait là un côté magique qui m’a toujours séduit. Au début, les prises de vues étaient plutôt improvisées, nous allions en ville avec quatre ou cinq patients généralement; ils n’avaient pas d’uniforme et nous pas de blouses blanches, et nous photographions ce qui nous passait devant les yeux: les gens dans la rue, les voitures, les immeubles, puis sont venues les sorties à thèmes, les animaux de la ville par exemple, ce qui m’a conduit, de fil en aiguille, à proposer la publication de romans-photos, avec scénarios, bulles et clichés. On choisissait d’abord un thème: un cambriolage, un accident de la circulation, un divorce... Chacun y allait de sa proposition, et une fois choisi le sujet, nous écrivions collectivement un scénario – texte et photo –, ensuite on jouait les situations (je me sentais alors un peu metteur en scène). Ce jeu était très important : c’est à ce moment-là que les patients donnaient le plus souvent le meilleur d’eux-mêmes. Quand tout était calé, nous passions aux prises de vues, à la rédaction des bulles et des légendes, puis à l’impression à la ronéo – généralement une vingtaine d’exemplaires distribués à la direction et aux autres services.
Nous avons alors vécu ce que j’appelle une période « hors-la- loi » durant laquelle nous pouvions inventer, créer, avant que la législation sur le secteur ne vienne encadrer les prises en charge (la loi existe pour empêcher en fait). Par exemple, un jour, j’ai emmené des patients turfistes (il se trouve que je m’y intéressais aussi) à l’hippodrome de Vincennes où nous avons misé comme de grands garçons. Bon, Madame Amado a fortement toussé lorsque je lui ai proposé cette virée aux courses, mais elle a finalement accepté après une discussion serrée – au fond elle me faisait confiance, et surtout elle savait (et elle pouvait) prendre des risques, comme dans la vie.
En fait, il y avait mille activités ou peu s’en fallait : les « Jeudis soir » par exemple (de 18 à 21 heures) à la Maison des jeunes et de la culture Gérard-Philipe à Champigny, où nous animions des ateliers lecture, des séances de ciné, avec les patients qui vivaient en ville et qui venaient exprès ; ces soirées étaient encadrées par un infirmier(moi), une psychologue (Marie-Madeleine Viennet) et un médecin (Anne Sarrasat). Nous allions en minibus à des expos à Paris – une fois, à un vernissage dans une galerie, ou à des concerts à la basilique de Saint-Denis... Je me souviens toujours du regard et des larmes de cette patiente lorsqu’elle a découvert les chœurs et les musiciens de la Symphonie des Mille de Gustav Mahler, grandioses. Formidable partage d’émotions.
Je me souviens également des «séjours thérapeutiques», autrement dit des vacances avec les patients. Une fois, nous sommes allés à Troyes parce qu’un copain nous avait prêté une petite maison (nous avions complété l’offre de logement par un « marabout », grande tente bleue bien connue des moniteurs de colos), et j’avais émis l’idée d’emmener avec nous Patrick, un patient psychotique impulsif et difficile. Après discussion avec Madame Amado (les collègues, eux, m’ont dit « Si tu t’en occupes, pas de problème ! »), nous avons décidé de l’embarquer. Cela s’est finalement bien passé et il a tenu son rang parmi la douzaine de patients qui composait la troupe avec quatre infirmiers, une psychologue, Marie-Madeleine Viennet, et un médecin. En plus, Troyes n’était pas trop loin de Paris, ce qui permettait aux soignants du service – y compris à Madame Amado – de venir nous rendre visite.
Durant trois semaines, je peux dire que nous avons vécu, nous allions, en petits groupes (pas les douze à la fois), faire les courses au marché; les patients participaient ainsi à l’organisation du séjour et ils apprivoisaient prudemment le monde extérieur (et réciproquement), par exemple les commerçants à qui, au début, ils n’osaient pas s’adresser, mais avec qui, au fil des jours, ils ont parlé allant, pour certains jusqu’à tailler le bout de gras avec eux et faire eux-mêmes le choix des fromages ou des légumes. Il fallait tout organiser, l’emploi du temps – courses au marché, balades dans la campagne, restaus, cinéma (au grand étonnement des autochtones) concours de cartes... et cela se faisait avec les patients de façon autogérée. Rien n’était imposé, ils choisissaient les activités qui leur plaisaient, parfois ils restaient à la maison pour taper le carton ou pour ne rien faire du tout, mais jamais ils n’étaient laissés à l’écart. Avant le départ pour le séjour, ils étaient anxieux, mais une fois arrivés et le cadre mis en place – l’organisation de la vie quotidienne, rythmée et rassurante – ils étaient heureux parce qu’ils n’avaient pas de contraintes; faire une omelette avec le cuisinier devenait un acte librement choisi, et de ce fait, ils devenaient soudain des êtres humains reconnus, capables de choisir et de partager avec d’autres.
Pour la petite histoire, ce séjour troyen a été marqué par un événement cocasse: Marc, un jeune autiste (dirait-on aujourd’hui) de vingt ans est allé pisser contre le monument aux Morts d’un petit bled, et ce sont les gendarmes qui nous l’ont ramené – sans drame. Nous ne considérions pas ce genre d’événement comme une fugue puisqu’à nos yeux, la liberté de
mouvements n’incitait pas à fuguer: Marc ne souhaitait pas du tout nous fausser compagnie, il était juste allé en balade ou il s’était perdu, je ne sais plus. On fugue lorsque l’on est enfermé, sinon cela ne vaut pas la peine – ce que j’ai toujours vérifié –, sauf peut-être pour aller pisser sur un monument. Marc et Patrick (je pense à eux deux aujourd’hui) étaient heureux malgré leurs difficultés à vivre avec les autres, et l’on pouvait discerner sur leur tête le changement que la liberté avait produit, comme si ces visages portaient, à eux seuls, à rebours, témoignage du poids de l’hôpital, même adouci par Madame Amado.
Il y a eu bien d’autres séjours de ce type, mais quelques-uns me restent en mémoire, celui qui nous a conduits à Erquy, en Bretagne, par exemple, toujours avec notre marabout dans nos bagages. Je souhaitais alors emmener une patiente alcoolique; Madame Amado n’était pas convaincue car elle craignait les crises de delirium; je lui ai alors dit que je pourrais peut-être prévoir ce qu’il faut sous le manteau, en d’autres termes prendre avec moi une petite fiole de rhum pour en cas d’urgence – elle n’a pas dit non et le séjour a été une heureuse parenthèse dans la vie de cette patiente. Une autre fois, nous avons proposé, certains de mes patients et moi, de fermer carrément le pavillon pour partir tous ensemble dans le Morvan pendant deux semaines. Madame Amado a été surprise une fois de plus, mais l’idée lui a semblé plutôt bonne. Comme à l’accoutumée, il ne s’agissait pas de forcer les patients à venir, ils devaient être volontaires et finalement une quinzaine d’entre eux ont été partants, le pavillon a donc été bouclé – ce qui à nos yeux était très symbolique: on commençait de fermer l’asile, même pour quinze jours.
Ces deux semaines ont été inoubliables, comme d’habitude les patients ont participé à l’organisation du séjour, avec les menus, les courses, la bonne tenue des lieux, les loisirs – nous avons par exemple fait de la voile sur un lac qu’il y avait là. La vie en commun nous permettait de mieux connaître nos patients, de mieux les accompagner, y compris dans leur souffrance parfois. Au retour, j’ai rédigé un rapport pour Madame Amado, comme à chaque fois, c’était une règle, et nous en avons débattu en réunion d’équipe, avec au cœur de nos échanges, non seulement l’organisation des sorties, mais surtout les patients, individuellement, leurs progrès, leurs difficultés, une relation qu’il fallait modifier ou qu’il fallait approfondir et de quelle façon, chacun amenait sa pierre à l’édifice. Le collectif produit des idées, permet de mieux comprendre, d’éclairer, de modifier les comportements, en d’autres termes de réfléchir et d’agir; j’ai toujours été un chaud partisan du collectif. Je l’étais d’autant plus que je me suis rendu compte que tout relevait de la clinique, que rien n’était laissé au hasard, que tout était pensé en fonction de chaque patient – y compris les actes les plus simples et les plus anodins du quotidien –, et qu’au fond, c’était cela la psychiatrie de sec- teur, j’ai presqu’envie de dire la psychiatrie-tout-court. Tout était théorisé, et il y avait entre la théorie et la pratique (si je puis dire) un aller-retour permanent, une « dialectique », comme disent les marxistes.
C’est ainsi que j’ai abordé les rivages de la psychanalyse par la clinique. Tout a commencé le jour où Maurice Béreau m’a proposé de participer aux « enveloppements humides » de patients schizophrènes dissociés. Des patients qui considéraient leur corps comme un objet étranger – ou une partie de celui-ci : une jambe, une main, la gauche ou la droite, la tête... Dont le corps n’était pas rassemblé, n’était pas unifié, n’existait pas de fait. Cette technique, que l’on appelle aujourd’hui le « packing », consistait à envelopper le patient dans un drap mouillé et à le laisser se réchauffer grâce à la chaleur du corps et à une couverture. Le choc thermique provoqué par le froid (cela provoque des sensations comparables à celles que l’on ressent au cours d’un bain dans l’eau glacée) et le réchauffement progressif permettent au corps d’être perçu dans son intégralité et dans son intégrité, non sans un certain bien-être. Et je peux affirmer qu’il en est ainsi pour l’avoir moi-même expérimenté – c’était la règle pour pratiquer le packing avec les patients: il fallait avoir essayé – je sentais mon corps comme jamais, jusqu’au petit doigt de pied dont j’ignorais jusqu’alors l’existence.
Voilà pour l’aspect physique, il y avait aussi l’aspect psychique: nous proposions à nos patients – qui étaient tous consentants – de « libérer leur parole » au cours de la séance ; c’est ainsi qu’ils faisaient des associations d’idées à partir de ce qu’ils ressentaient, c’est ainsi que leur revenaient souvent des souvenirs, heureux ou malheureux, l’idée était bien de ras- sembler dans un même mouvement, le corps et le psychisme. Les soignants intervenaient peu si ce n’est, de temps en temps, pour aider à développer un souvenir, à creuser une idée, à identifier une sensation, à maîtriser une émotion, l’un de nous prenait des notes afin d’alimenter la réflexion de l’équipe. La séance se terminait toujours par une collation (l’odeur du chocolat chaud!) au cours de laquelle nous avions un échange avec le patient. Évidemment, si cette technique est efficace – on le vérifie dans les jours suivants avec des patients qui sont moins dissociés – elle n’est pas miraculeuse, car la pathologie mentale, c’est tout une trajectoire de vie, il faut donc remettre régulièrement l’ouvrage sur le métier.
Ce qui était intéressant, c’était la relation qui se nouait avec le patient – celui-ci avait toujours affaire à la même équipe – il y avait, comme diraient les psychanalystes, du « transfert » dans l’air. Je me souviens particulièrement de Monsieur Madamour, un schizophrène affable au nom prédestiné, avec qui nous avions tous les trois (le docteur Béreau, Liliane Fravalo, une infirmière qui était mon binôme, et moi-même) une relation presque fusionnelle qu’il a fallu maîtriser sous peine de mettre en cause la nécessaire empathie que l’on doit avoir avec le patient – à la fois le lien qui unit et la distance qui permet de demeurer un soignant. Pour y voir clair, nous avions tous les quinze jours un « contrôle » avec Jacqueline Robin, une psychanalyste avec qui nous faisions le débriefing (comme nous ne le disions pas à l’époque) des dernières séances de packing. Je baignais (c’est le cas de le dire) ainsi dans la psychanalyse jusqu’au cou, ce qui n’était pas pour me déplaire; en quelques mois j’étais devenu un vrai soignant, avide d’apprendre, ce dont j’avais toujours rêvé.
En fait, je parle de la psychanalyse puisque j’évoque cette période du packing avec Maurice Béreau, qui était, il est important de le noter, psychanalyste et communiste: il fallait donc qu’il s’arrange avec les positions de son parti concernant le freudisme qualifié « d’idéologie bourgeoise et réactionnaire » dans un article de 1949 signé des psychiatres communistes – dont Bonnafé – paru dans la revue des intellectuels du PC. Mais pour moi, le plus important était ailleurs et je picorais un peu partout, du côté de la psychanalyse, comme je l’ai dit depuis que Pommier m’avait embarqué au séminaire de Dolto, mais aussi du marxisme – même après avoir quitté le PCf en 1972 – et de l’antipsychiatrie. En réalité, j’étais occupé par trois idées fixes, à commencer par celle du rôle des infirmiers dans la nouvelle psychiatrie. Il faut dire que le sujet était brûlant, on ne pouvait se passer d’eux (ils étaient le contact permanent avec les patients), mais dans le même temps, il y avait des résistances chez de nombreux psychiatres à les voir changer de statut. Le débat avait déjà agité les rencontres du « groupe de Sèvres »3 au cours desquelles deux courants s’étaient affrontés, celui qui en faisait des soignants à part entière, et celui qui voulait les cantonner dans un rôle de petite main (au mieux) – « les infirmiers ne sont pas plus cons que les psychiatres », avait alors lancé Jean Oury dans une formule passée à la postérité. Dans la même quête, je fréquentais également les gens de l’aerlip4, une association d’infirmiers qui militait pour la fin de l’asile, et qui avaient pris la parole lors d’un congrès de la psychiatrie française, à Auxerre, en septembre 1974. C’était la première fois que des infirmiers intervenaient dans ce type de réunions.
Au fil du temps, pourtant, je reviendrai sur mes enthousiasmes d’alors, et je mettrai de l’eau dans mon vin concernant la responsabilité de la société dans la production de la folie. Sous la pression de Madame Amado d’abord; que faisions-nous d’autre en effet que d’essayer de convaincre la société d’accueillir les fous?
Tel était bien le cœur de la politique de secteur. J’ai alors orienté ma réflexion du côté de l’aliénation sociale, c’est-à-dire sur le fait que les fous sont victimes d’une mise à l’écart, d’un rejet de la part des « gens normaux ». Et puis la folie existe dans tous les types de société et à toutes les périodes et cette constatation m’a ramené à la psychanalyse, à la psychopathologie et à l’inconscient. Finalement, j’ai fait mienne cette idée de Jean Oury – sans vraiment le savoir à l’époque – que la folie est le fruit d’une « double aliénation », psychopathologique et sociale, et que la psychiatrie consiste à lutter contre les deux.
L’une des idées qui m’obsédait, c’était bien sûr la psychanalyse. En réalité j’ai toujours eu avec celle-ci un rapport du genre « je t’aime, moi non plus ». J’étais fasciné par ses découvertes, mais je ne parvenais pas à la faire totalement mienne. Peut-être est-ce dû à l’influence de Bonnafé ? Il n’était pas psychanalyste mais il reconnaissait « la leçon freudienne », en ce sens qu’il utilisait dans sa pratique les concepts de la psychanalyse – comme des outils – mais sans partager la vision du monde et de l’homme de celle-ci. Peut-être étais-je impressionné par le niveau théorique des psychanalystes et de leurs nombreuses écoles ; moi le simple infirmier qui traînait encore en lui, malgré tout, un tenace complexe d’infériorité?
Mais j’étais attiré et c’est sans doute pour cela que Maurice Béreau m’a incité à faire une analyse, d’abord pour « gérer » quelques soucis que j’avais avec mon inconscient, mais aussi pour mieux aborder les problèmes que nous posaient nos patients, pour mieux en décrypter le sens. Il est même allé jusqu’à me donner le numéro de téléphone de Lacan, mais je n’ai jamais osé l’appeler. J’ai fini par craquer, sous l’influence de mon entourage – dans les services où j’ai travaillé il y avait de nombreux psychanalystes, ce qui était loin d’être le cas partout à l’époque, contrairement à une idée reçue – et cela a duré plus de dix ans, avec pas moins de trois analystes: Pascale Hassoun, Robert Lefort, et Jannie Fournier. J’ai tellement marché dans l’affaire que j’ai songé, durant un court instant, à devenir moi- même psychanalyste – mais j’ai vite renoncé, je pensais que je n’en serais pas capable. Je venais pourtant durant ces années chez Madame Amado de faire mes universités."
Yves GIGOU
ISBN 979-10-94346-27-3
Novembre 2019
1. Jean Itard (1774-1838) est un médecin français qui s’est rendu célèbre par son travail avec Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron. Il est considéré comme le fondateur de la psychiatrie de l’enfant.
2. Guy Baillon (1933), psychiatre des hôpitaux, médecin chef de 1971 à 1999, puis responsable jusqu’en 2001 de l’équipe du secteur 14 de Seine- Saint-Denis à Bondy, rattachée à l’hôpital de Ville-Evrard. Il a notamment écrit Quel accueil pour la folie? (Nîmes, Champ social, 2011).
3. Six rencontres ont eu lieu entre le 26 mai 1957 et le 26 avril 1959, elles ont regroupé entre vingt et quarante personnes, médecins des hôpitaux psy- chiatriques, psychiatres et psychanalystes d’exercice privé, moniteurs des Ceméa.
4. Association pour l’étude et la rédaction du livre des institutions psychiatriques.