Par le Docteur Maurice Béreau. 2013
Au docteur Agnès Guérin, Président de la CME
Aux collègues du centre hospitalier des Murets
Chers collègues,
Nous avons pris connaissance du contenu du colloque « La psychiatrie entre liberté et contrainte » que vous organisez aux Murets. Il est d’une grande actualité et renouvelle l’interrogation permanente qui traverse notre discipline depuis Pinel et Esquirol. Vu la qualité des intervenants que vous avez invités ces deux journées seront certainement fructueuses.
Ce colloque européen a lieu à l’occasion du cinquantenaire des Murets comme le programme l’indique. Nous espérons qu’à cette occasion un hommage conséquent sera rendu au docteur Ginette Amado-Haguenauer qui en a pris la direction lors de la création en 1963, bien que son nom ne figure pas au programme. Peu de circulaires de mai 1960 en effet madame Amado proposait aux autorités ministérielles par le biais de madame Marie-Rose Marcelle des bureaux de la psychiatrie de réaliser « un centre psychiatrique sectorisé aux murs comme en environnement ». Dans la forme et les travaux de fin de chantier, elle envisageait le personnel sur la base d’un projet de soins innovant sans réserve :
– la mixité des patients hospitalisés
– l’absence de toute contention mécanique et des chambres d’isolement
– l’ouverture totale des services et de l’hôpital
– la mise en place d’un travail ambulatoire avec hospitalisation et visites à domicile à l’hôpital général etc.
Très rapidement son engagement personnel et son autorité agrégeant autour d’elle une équipe d’infirmiers, de psychologues et de médecins recrutés et des environnements et des pratiques ordinaires. Sur les perspectives claires que le docteur Amado proposait ils commencèrent à accueillir et à soigner les malades aux Murets et en ville, sur un mode nouveau d’attention et d’écoute personnalisées, l’accompagnement, l’accueil, la diversité des médiations culturelles et thérapeutiques projetées se substituant à la ségrégation et à la contention que beaucoup avaient connues.
En tant que médecin directeur, le docteur Amado associa d’emblée les personnels des services de soins et ceux des services administratifs et techniques au travail en cours afin que chaque acte technique, quel qu’il soit, prenne son sens au regard aux malades. Ceux-ci bénéficiaient de ce vaste réseau de soins institué dans des réunions de formes et de fréquences variées. Ainsi le docteur Amado introduisit un certain nombre de principes participant de la psychothérapie institutionnelle énoncés par François Tosquelles et par son proche maître Georges Daumezon. Cette démarche aboutit naturellement à la mise en place d’un accueil permanent au sein même de la ville de Champigny, comme Daumezon l’avait d’ailleurs pensé en créant le CPOA qu’il souhaitait transitoire, espérant la généralisation de ce type de structure dans chaque secteur.
Parallèlement des projets spécifiques aux malades hospitalisés de longue date et aux adultes vieillissants étaient élaborés dans le cadre des soins à des personnes particulièrement fragiles.
Au cours de ces années le docteur Amado-Haguenauer a créé un grand mouvement d’intérêt et d’espoir tant pour ses patients concernés par son travail, que pour les nombreux soignants qui l’ont suivi et qui elle a autorisés par sa présence intelligente et attentive et la référence qu’elle offrait, à prendre avec les patients des chemins nouveaux souvent très productifs.
Cette expérience éminemment formatrice associant différentes perspectives théoriques, dont la psychanalyse, n’a pu hélas se poursuivre comme vous le savez. Les politiques de ces dernières décennies ont valorisé des technologies, mis à mal la transmission et les capacités créatrices des ensembles soignants ; elles ont aussi dénoncé l’alliance infirmier-médecin et confié l’orientation générale du cadre thérapeutique à l’administration économique. Ainsi beaucoup a été défait de ce qui avait été construit avec le risque permanent d’une objectalisation des personnes, de leur abandon dans un contexte d’inquiétude sécuritaire, de désignation stigmatisante.
Tout au long de sa carrière, au jour le jour, le docteur Amado a fait preuve d’un courage peu commun pour défendre, maintenir et développer des structures et une pratique visant à rétablir tant que peut les liens à trois niveaux : intrapsychiques, interpersonnels, sociaux. Sans illusion ni utopie, un risque permanent du retour asilaire, quelles que soient ses formes, elle a toujours fait prévaloir l’attention et le respect aux malades où qu’ils soient et les alliances communautaires, dans lesquelles les techniques qu’elles soient psychothérapiques, éducatives, pharmacologiques n’ont guère d’intérêt durable. En tout cela bénéficient de l’estime et de l’attachement de nombre de malades et de personnes. « La psychiatrie est un combat » nous a-t-elle toujours dit et c’est avec constance qu’aux Murets après la suppression des directions médicales, puis à l’ANRE dans un contexte encore plus difficile, elle a maintenu cette ligne de soins.
Nous espérons que ce cinquantenaire sera l’occasion de renforcer l’espérance et l’action pour une psychiatrie ouverte, fidèle aux principes et aux réalisations de ceux qui ont ouvert les Murets en 1963, la psychiatrie libérée de la servitude sécuritaire et du primat dogmatique d’une certaine économie.
Bien cordialement,
M.B.
Peu de documents retracent les débuts des Murets. Cependant on trouvera dans l’information psychiatrique le discours introductif du docteur Amado au congrès d’Antibes en 1979. Par ailleurs, nous indiquons un n° spécial de l’E.P.A. consacré à cette époque intitulé « Champigny quinze ans après ».