Psychiatrie hors les murs

À Champigny-sur-Marne, 86 000 habitants, il ne reste plus que vingt malades hospitalisés en psychiatrie. Les autres sont réinsérés dans la vie normale, où ils sont suivis et aidés.

Par GUILLEMETTE DE SAIRIGNÉ

LE MONDE. Publié le 09 mars 1981 à 00h00, modifié le 09 mars 1981 à 00h00

COMME les autres, ce F 3 au cinquième étage d'une H.L.M. du Val-de-Marne, habité par deux hommes d'une cinquantaine d'années. Comme les autres, cette vie partagée entre le travail - pour François dans une entreprise d'optique, pour Denis dans une boulangerie-pâtisserie, - les courses le soir avant le dîner, les sorties le samedi avec les amis. Comme les autres, ces locataires paisibles ? Pas tout à fait. L'ouvrier opticien est dans le jargon médical " un grand délirant faisant des épisodes d'excitation ", son compagnon " un dépressif avec thème de persécution ". Longtemps internés en hôpital psychiatrique, ils en sont sortis l'an dernier.

" Nous n'avons plus pour la commune de Champigny-sur-Marne, 86 000 habitants, que vingt malades hospitalisés en psychiatrie ; ce qui fait du 0,2 pour mille alors que l'Organisation mondiale de la santé préconise trois lits psychiatriques pour mille habitants. " Au centre hospitalier des Murets, à quelques kilomètres de Champigny, le docteur Ginette Amado fait le point sur une expérience inimaginable il y a encore quelque années : l'orchestration programmée de la lente hémorragie d'un hôpital psychiatrique.

Psychiatrie hors les murs ? La création de nouvelles structures implantées au cœur des villes pour traiter les malades sur place sans avoir à les arracher de leur milieu familial, social, professionnel, est bien l'idée-force de la " politique de secteur " dont le principe acquis en 1960 s'est généralisé dans la pratique à partir de 1972. Mais, outre que cette sectorisation est loin d'être acquise partout, les quelques réalisations-pilotes dont elle peut faire état, comme celle du treizième arrondissement de Paris, ont pour la plupart vu le jour en des lieux où précisément l'hôpital psychiatrique ne préexistait pas, où il n'était point besoin de lutter contre la force d'inertie que fatalement il représente.

La chance du secteur (1) de Champigny, c'est que, avant même sa mise en place en 1972, le docteur Amado est déjà médecin-directeur du centre des Murets, ouvert en juillet 1963 : " Si je n'avais cumulé les deux fonctions, administrative et thérapeutique (deux fonctions antinomiques puisque l'une vise à assurer la saine gestion de l'établissement, donc à préserver le nombre de ses occupants, l'autre à améliorer l'état des malades au prix des solutions les plus novatrices), les Murets seraient restés un hôpital classique. "

Au départ, huit pavillons éparpillés dans la nature abritent autant d'unités de soins, de chacune vingt-cinq malades. Un hôpital donc, mais déjà pas tout à fait banal : il pratique d'emblée la mixité, alors redoutée, et l'absence de tout moyen coercitif, ni camisole de force ni barreaux aux fenêtres. C'est encore trop pour le docteur Amado : " La ségrégation des malades à l'écart de la communauté des gens " normaux " subsistait. " Dès 1968, on tente de traiter certains malades chez eux. Quand, en 1972, au moment de la mise en place des secteurs, le docteur Ginette Amado est nommée médecin-chef de celui de Champigny, l'hospitalisation à domicile emploie déjà quatre personnes à plein temps. Avec des résultats souvent étonnants.

Un hôpital de jour

Pour les malades sans amarres familiales, d'autres solutions seront retenues : certains, occupés pendant la journée dans des centres spécialisés, à de petits travaux de conditionnement, de maroquinerie, d'horticulture, reviennent le soir aux Murets, désormais pour eux simple centre de post-cure où ils trouvent logis et couvert, mais n'ont pas de compte à rendre sur leur emploi du temps. D'autres malades se regroupent à deux ou à trois dans des appartements thérapeutiques comme celui de François et Denis, à charge pour eux d'assumer les frais du loyer et du ménage sur leur salaire, ou, s'ils ne peuvent travailler, sur leur pension d'invalidité. Vivent ainsi dans une autonomie à peu près complète des malades qui, il y a peu, auraient été condamnés à l'hôpital à vie : cet éthylique par exemple, ou bien ce psychopathe longtemps considéré comme dangereux.

Pour que les malades n'aient pas le sentiment angoissant d'être des externes arbitraires, il faut les suivre, et de près. En 1970, le rachat d'une petite clinique d'accouchement dans le quartier de Cœilly, à Champigny même, un modeste pavillon grisâtre cerné par quelques arpents de jardin, permet l'installation d'un dispensaire, puis, en 1974, d'un hôpital de jour à proximité immédiate des malades. Si le premier prodigue, comme c'est son rôle, médicaments et psychothérapies aux patients qui se présentent, la vocation du second, qui accueille chaque jour, de 8 h. 30 à 16 h. 30, une quinzaine de malades très " lourds ", n'est pas que thérapeutique.

" Michel, un jeune schizophrène suivi depuis dix ans au domicile de ses parents, raconte un des surveillants, passait le plus clair de ses journées en pyjama à errer dans sa chambre. Nous l'avons décidé à venir ici : au début, il y passait une heure ou deux, puis, repris par l'angoisse, s'enfuyait vers sa tanière. Un beau jour, il est resté déjeuner. Et peu à peu s'est installé. " À charge pour l'équipe de l'hôpital de jour de redonner un rythme à cette vie qui s'effilochait : footing le lundi, musique le mardi, piscine le jeudi, etc. Aujourd'hui, l'état de Michel s'est amélioré, au point qu'on envisage pour lui une psychothérapie.

Tout est bon pour permettre aux malades de reprendre pied dans la vie de la cité. Et surtout la formule des clubs. Les activités du club de peinture se déroulent à la Maison de la culture de Champigny, celles du club de gymnastique au foyer de jeunes. Les malades âgés, quant à eux, se mêlent pour leur séance de piscine ou de gymnastique hebdomadaire au club local du troisième âge. À la bibliothèque municipale, tous les jeudis à 14 heures, les discussions passionnées du club de lecture ont fini par attirer les gens de la ville. Dans un autre club qui se réunit le soir, une fois par semaine depuis quatre ans, pour une sortie au théâtre, une autre au restaurant, on n'essaie plus de distinguer entre les anciens malades, ceux encore en traitement, leurs amis, leurs parents.

Toujours pour éviter l'hospitalisation, une équipe d'accueil et d'urgence fonctionne à Cœilly vingt-quatre heures sur vingt-quatre : " Il n'y a plus que les " placements d'office ", deux ou trois par an, décidés par le commissaire de police ou le préfet, pour aller directement aux Murets, explique le docteur Amado. Tous les autres malades viennent d'abord au pavillon. À nous de voir si leur cas relève vraiment de la psychiatrie hospitalière, en les gardant au besoin quelques jours en observation. "

À qui s'adresser ?

Cœilly fonctionne aussi comme centre de crise pour patients de longue date. Car, parfois il suffit d'un terrain neutre pour que cèdent les conflits les plus aigus. Point besoin de l'hôpital pour cet ouvrier du bâtiment, autrefois interné aux Murets, amené par son chef de chantier en état de suranxiété après un accrochage avec un collègue, ni pour cette femme, longtemps hospitalisée elle aussi, conduite en plein délire à Cœilly par une amie.

À l'hôpital, que reste -t-il ? Seulement deux unités de soins abritant les vingt hospitalisés de Champigny, ainsi que vingt autres malades venus des autres secteurs de la région parisienne. Le docteur Amado aurait-elle enfin baissé les bras devant ces psychopathes oscillant entre l'asile et la prison, ou devant ces arriérés profonds, résidu incompressible des anciens hôpitaux psychiatriques ? Ce serait mal la connaître : " Le dernier principe de notre action, c'est précisément de refuser de considérer les " chroniques " comme tels. "

Aux Murets mêmes, un centre de jour accueille depuis plus d'un an sept arriérés profonds. Quatre infirmiers s'y acharnent quotidiennement à prouver que même eux pouvaient progresser. Au centre de jour, pas question de se laisser aller : tous vont à la piscine une fois par semaine, l'un s'est mis à la peinture. Et leur joie l'an dernier, quand ils sont en groupe partis passer une semaine dans le Jura ! Récupérables pour la société ? " Pourquoi pas ?, répond avec fougue Ginette Amado, mais il faudrait des foyers qui n'existent pas encore, où ils vivraient à six ou à huit psychotiques avec près d'un soignant par malade. "

On touche là aux limites de cette action éclatée, gourmande en temps et en énergie : déjà dotée de dix médecins, soixante infirmiers, trois assistantes sociales, l'équipe de secteur de Champigny gagnerait à être encore étoffée. Action gourmande en crédits aussi, même si une hospitalisation à domicile ne coûte que 200 francs par jour contre 380 francs aux Murets : le travail hors de l'hôpital est mal pris en charge par la Sécurité sociale, et l'association qui régit les fonds octroyés par la DASS (Direction de l'action sanitaire et sociale) a grand-peine à joindre les deux bouts. Irritantes entraves pour le docteur Amado ; de tels problèmes matériels font ailleurs figure d'insurmontables blocages : à Champigny, deux cent cinquante malades ont vu tomber devant eux les murs de l'hôpital. Mais en France cent dix mille personnes restent encore pensionnaires des hôpitaux psychiatriques, contre cent vingt mille il y a vingt ans.

Que de progrès pourtant dans l'état de ces " fous en liberté " ! " Bien sûr, nous avons eu des suicides, et des suicides réussis, mais ils sont, l'expérience le prouve, d'autant plus nombreux que l'hôpital est plus fermé. Dans l'ensemble, les malades, surtout en phase aiguë, sont infiniment mieux pris en charge à l'extérieur qu'ils ne l'étaient sous l'ancien régime. " Le risque d'abandon concerne bien plus la population non soignée : c'est ainsi que l'équipe d'accueil est récemment intervenue avec la police et les pompiers auprès de deux vieilles dames qui s'étaient barricadées dans leur taudis : un froid glacial, pas trace de nourriture, des billets de banque consumés dans un fourneau." L'entourage n'avait rien signalé.

Une mésaventure qui ne saurait arriver aux malades suivis par l'équipe de Champigny. Eux, dans leur détresse, savent à qui s'adresser.


(1) La circulaire du 15 mars 1960 annonçait la mise en place de ces secteurs psychiatriques, circonscriptions géographiques de 60 000 habitants environ, au sein desquelles une équipe médico-sociale assure la prévention, le diagnostic, le traitement et la post-cure des personnes atteintes d'affections mentales.

GUILLEMETTE DE SAIRIGNÉ

Le Monde

Publié le 09 mars 1981 


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