Le docteur Ginette AMADO HAGUENAUER
(2 février 1926 - 8 juillet 2015)
Par le Dr Maurice BEREAU
"L’hôpital psychiatrique était en effet devenu le symbole du rejet et de la ségrégation. Bien que le fou soit devenu « malade mental », la description et la classification des pathologies ne suffisaient plus à donner bonne conscience. Le fou exclu, le malade mental botanisé et fossilisé, il fallait faire renaitre le sujet. Le seul décor possible à cette nouvelle mise en scène était, l’on s’en doute, dans le cadre de la politique de secteur, le domicile, le quartier, l’environnement, la famille. C’est dans ce décor, et avec le sujet, que l’équipe psychiatrique devait jouer son rôle, c’est-à-dire essentiellement s’appliquer à une écoute de toute détresse ouverte au sujet désigné comme malade, mais aussi à son entourage.
Car cette écoute attentive permet le plus souvent d’éviter le drame, drame que certains d’entre nous désignent comme étant l’urgence en psychiatrie. Pour y parvenir, une disponibilité de 24h sur 24h est essentielle, tant il est vrai que l’absence d’écoute est le plus fréquemment génératrice de paroxysme anxieux."
(Extrait de l’allocution d’ouverture de Madame le Docteur Amado présidente de l’association « Accueils ? » lors du premier congrès de cette association le 30 mai 1988)
Interne des hôpitaux psychiatriques de la Seine en 1951 chez Georges Daumezon, c’est dans le contexte bouleversé du proche après-guerre que la jeune doctoresse, Ginette Haguenauer a fait ses premiers pas en psychiatrie. Elève de ce grand maitre qu’elle révérera toujours et qui preuve d’une reconnaissance mutuelle et précoce lui confiera l’intérim du service qu’il quittait à Maison Blanche pour prendre à Saint-Anne la tête des admissions dans la perspective de les transformer radicalement en ce qui deviendra le C.P.O.A : centre de placement d’orientation et d’accueil.
Ginette Amado demeurera très influencée par Daumezon auteur dès les années 30 d’une thèse sur le personnel des asiles et acteur pendant la guerre d’une dénonciation conséquente de la famine qui y sévissait préludant à la réflexion et à la mise en place avec d’autres comme Tosquelles, Bonnafé, Balvet, Sivadon…de ce qui deviendra « le secteur »
Précoce, Ginette Haguenauer avait commencé ses études médicales au Mexique où, avec sa famille, elle était réfugiée ayant échappé à la rafle commise par la police parisienne pour le compte des nazis en juillet 1942. Dès ses dix-huit ans, comme son père le lui avait promis, elle revint avec l’armée du Général Leclerc en France, infirmière militaire, jusqu’à la reddition de l’armée allemande. De retour à Paris, Ginette Haguenauer, reprit ses études et s’orienta vers la psychiatrie où même les femmes pouvaient espérer accéder au médicat, ce qui n’était pas le cas des autres spécialités.
Le choix du service de Georges Daumezon à Maison Blanche n’avait donc rien d’un hasard : service en pleine effervescence, ouverture, engagé dans ce que Daumezon et Kœchlin baptiseront plus tard « la psychothérapie institutionnelle » avec ses multiples aspects. Début des années cinquante marqué par le retour d’une surpopulation hospitalière, les conditions sociales misérables, le souvenir toujours présent de la famine et de l’hécatombe des malades si récentes. Années précédant l’usage des neuroleptiques, au cours desquelles Philippe Paumelle rédigeait sa thèse concernant l’apaisement de l’agitation pavillonnaire par l’organisation socio thérapeutique (essai de traitement collectif du quartier des agités), travail d’équipe d’une grande valeur, bientôt masqué puis oublié par l’usage au quotidien de la chlorpromazine et de ses divers effets.
Il y a tout lieu de voir que là, dans ce contexte de combat, de proximité au milieu des personnels et des malades mobilisés par Daumezon, initiateur d’un dynamisme jusque-là inconnu, prendront forme les buts qu’elle s’évertuera à réaliser tout au long de sa vie professionnelle : grouper autour d’elle hommes et femmes susceptibles d’approcher de manière avertie et accueillante ceux que la société fixait à l’asile afin de leur offrir une attention non réifiante, des soins non mutilants et un respect totalement absent de cet univers morbide et clos.
Les moyens, dès lors, étaient appréciés et éprouvés : il s’agissait de réaffecter l’énergie de l’ensemble hospitalier à des ressources vivantes associant toute l’humanité hospitalière en un collectif sensé, jusque-là invalidé par une organisation semi carcérale, au mieux occupationnelle, hiérarchisée selon les titres et dont le malade occupait le dernier échelon.
A cette fin se profilait la nécessité d’associer chacun de manière concrète au « projet de soin » : construction quotidienne se découvrant jour après jour pour chaque individu, chaque groupe, dans la révélation de ce que peut être la fonction soignante servie par un tel collectif dégagé de l’écrasante bureaucratie médico administrative.
Les réalisations effectuées au cours de sa carrière montrent clairement la continuité d’un propos de plus en plus affirmé dans ses déclinaisons fonctionnelles les plus adaptées. Principalement l’obligation d’offrir aux « patients » (et surtout à ceux qui ne le sont pas encore), un service public de soins participant de leur mieux être dans une intégration sociétale, si mince soit-elle, déjouant les risques d’abandon, d’enkystement hospitalier et de ségrégation propres aux existences psychotiques. Un accueil, à tous niveaux perceptibles, dans la diversité de ses formes.
Dès ses débuts la future Madame Amado (la « terrible Madame Amado » plaisantera G. Daumezon des années plus tard dans la revue « Recherche » consacrée au secteur) dès ses débuts donc, elle s’attachera l’intérêt et pour beaucoup le respect et l’affection de personnels jusque-là marginalisés, discrédités de fait dans leurs potentialités même. Les écouter et les entendre, prendre en compte leurs observations, leurs investissements et leurs intérêts, faciliter l’expression d’une parole jusqu’alors déniée, inentendue, plaçait d’emblée les agents en question en position responsable, attentifs eux-mêmes au discours des hospitalisés et non plus en facteurs serviles de la coercition et de l’exclusion.
C’est ainsi qu’au cours de quelques semestres d’exercice à Cadillac elle prononcera la sortie de quantité de personnes retenues là indûment.
Mais c’est véritablement à La Queue en Brie, après Sotteville les Rouen puis quelques années d’exercice psychanalytique en privé quelle posera les bases d’un travail de secteur comme elle l’entendait et comme la circulaire de mars 1960 le rendait possible.
Nommée médecin directeur du centre psychothérapeutique des Murets à la Queue en Brie dans le Val de Marne, c’est à l’automne 1963, à trente-sept ans, qu’elle inaugure ce centre sur la base du projet qu’elle a présenté à Mademoiselle Marie Rose Mamelet personnage clef du bureau de la psychiatrie au ministère.
Ses conditions à l’acceptation de ce poste par ailleurs très convoité étaient celle-ci :
1) L’ouverture entière de cet hôpital, de ses services et la proscription totale des moyens de contention et des chambres d’isolement.
2) La sectorisation de fait : que les équipes se consacrent au service des populations immédiatement avoisinantes et que celles-ci puissent accéder facilement aux lieux de soins.
(Le projet initial faisait état d’un hôpital sectorisé sur la région parisienne).
3) Que la mixité soit de règle tant pour les salariés que pour les personnes admises.
4) Que d’emblée soit envisagé le travail extrahospitalier, cmp, soins et visites à domicile.
Rapidement elle sera rejointe par quelques jeunes psychiatres Rudrauf, Klapahouk, Tristram, des cadres infirmiers expérimentés attirés par les perspectives de soin ouvertes inexistantes là où ils travaillaient Amadieu, Jaeglé, Richard…L’embauche du personnel par Madame Amado participait aussi d’une démarche nouvelle puisque, face à la pénurie de soignants qualifiés et diplômés, elle recruta dans la proximité de l’hôpital des personnes venues souvent de province et résidant dans la zone pavillonnaire jouxtant le centre et construite avec lui. La plupart issues d’horizon professionnels n’ayant pas de rapport avec la santé, entre autres quelques ex-dockers de la Seyne à Toulon aussi quelques anciens mais encore jeunes mineurs du nord. Tous étaient dûment avertis par leur future patronne de ses demandes et attentes concernant sa politique de soins et les malades hospitalisés. Et rapidement avec l’ouverture d’une école d’infirmiers gérés par les internes, les médecins et les cadres infirmiers, ils et elles reçurent une formation scolaire de base éclairant quelque peu l’aventure relationnelle dans laquelle ils se lançaient.
Il faut souligner ici que Madame Amado, très présente au milieu de ses équipes et auprès des malades, y compris le samedi et le dimanche (présence exceptionnelle chez les médecins chefs), consacrait une part importante de son temps à s’entretenir avec les personnels, tous les personnels auxquels les malades avaient à faire. En petits groupes, en équipe ou individuellement elle échangeait avec tous, attentive aux remarques, au vécu de chacun, favorisant l’expression non académique de l’expérience concrète de cet apprentissage sans fin. Elle mettait aussi en place des réunions institutionnelles de l’ensemble hospitalier et un travail régulier avec l’aide éclairée de quelques syndicalistes.
Cette considération peu commune envers les autres, malades et personnels et la simplicité non affectée de sa manière de faire, d’échanger, ont contribué à souder autour d’elle des femmes et des hommes venus de milieux très modestes. Nombreux lui ont été particulièrement reconnaissants d’avoir pu, grâce à sa présence rassurante et à l’autorité naturelle qui en émanait, vivre et découvrir la réalité de ce qu’il est convenu de nommer la relation soignante révélant leur place spécifique, bref, de se trouver eux-mêmes. Dans cette situation nouvelle où beaucoup d’entre eux souffraient, isolés, déracinés, le partenariat exigeant qu’elle suscitait et l’intérêt sincère qu’elle témoignait à tous, rendaient ces nouveaux venus capables à leur tour de considérer les malades et de se dévouer à des tâches qu’ils n’avaient jamais envisagées dont en retour ils recevaient beaucoup.
En ces débuts effectifs du « secteur » la présence et l’action d’agents d’extraction sociale modeste, bien soutenus et entendus a eu une grande importance : personnel pouvant comprendre et reconnaître, pour une part s’identifier à la population concernée et à la réintroduction dans le tissu social de ses éléments problématiques.
Très impliquée dans cette vie hospitalière bouillonnante marquée du sceau de « la psychothérapie institutionnelle » et dont Yves Gigou alors jeune infirmier décrit chaleureusement les manifestations et les effets, le docteur Amado s’employait à favoriser les contacts et réalisations communes avec les élus locaux, gestionnaires de l’habitat, de la culture, les administratifs, afin d’intégrer en ville le réseau de soin et d’accueil attendu. Par leurs visites à domicile les infirmiers commençaient d’établir une proximité rassurante avec les habitants, leurs actions et compétences étant mieux situées et comprises.
Ceci étant, le développement du travail extrahospitalier demeurait tributaire de la disponibilité des personnels présents à l’hôpital avec les malades hospitalisés. Or les admissions continuaient de survenir à un rythme important, directement, sans contact préalable, en service libre ou en placement d’office parfois. A ces contingents venaient s’ajouter un ensemble de malades, qui, dans une logique administrative totalement dissociée de l’intérêt des personnes étaient transférés depuis des établissements plus ou moins lointains où ils vivaient depuis des années vers leur secteur d’origine où ils n’avaient la plupart du temps plus aucune attache ni répondant.
La nécessité de traiter en même lieu des problèmes sollicitant un investissement et des modalités d’approche si différent créait beaucoup d’anxiété et de conflits.
Aussi douze ans après l’ouverture de l’hôpital et alors que le ministère supprimait le statut de médecin directeur, madame Amado obtint du ministre Michel Poniatowski une prolongation d’une année pour réaliser ce qu’elle souhaitait de longue date : l’implantation en ville d’un centre d’accueil ouvert 24h sur 24h.
Ce déplacement des admissions en ville, sans admission hospitalière ni ambulance, changeait de manière sensible les conditions d’accueil, la qualité d’appréhension mutuelle lors des premiers contacts et la gestion de ceux-ci. D’autant que l’équipe d’infirmiers, psychologues, médecins partie prenante de cet accueil s’impliquait avec les personnes accueillies dans ces moments plus ou moins critiques jusqu’à leur donner sens et dénouement, ébauchant un processus d’alliance sans la nécessité, ni l’opportunité, d’une orientation rapide ni d’un impératif diagnostic immédiat puis d’une rupture, sauf très rares indications.
Ce déplacement majeur réalisé dans des conditions difficiles à tous points de vue a eu d’emblée une double répercussion : sur la qualité de l’accueil des personnes désignées souffrantes et de leurs proches, sur les contacts avec les services municipaux, les généralistes…Et sur l’ensemble de la vie pavillonnaire à l’hôpital désormais plus en capacité de s’intéresser à des malades particulièrement fragiles, dépendants, parfois âgés qui vivotaient là (à cette époque il n’y avait pas de M.A.S.) y compris quelques « médico-légaux » qui avaient trouvé là un certain apaisement et dont la patronne était la référente essentielle.
Autour de « l’accueil » l’ensemble des instances de soin du service, consultations, visites à domicile hôpital de jour et de nuit et leurs animateurs constituaient un réseau disponible en une périphérie très accessible et bienveillante au sens propre du terme.
Nous ne détaillerons pas ici les précieux développements cliniques que l’accès facile, sur le lieu d’existence, à une équipe susceptible d’accueillir le fait psychiatrique et ceux qui en sont porteurs permet de découvrir. Vincent Perdigon l’a fait de manière appropriée et subtile. Mais qu’il nous soit loisible ici de rapprocher ce mouvement de ce qui animait certains personnels et jeunes psychiatres et leurs maitres vingt ans plus tôt, condamnant l’ordre asilaire mortifère, consubstantiel à l’hôpital d’esprit esquirolien.
Souhaitant donner à ses réalisations concrètes une plus grande visibilité G. Amado postula à Saint-Anne le service que Paul Bernard en partant à la retraite libérait. Devenue responsable de cet ensemble déjà passablement travaillé par son prédécesseur, elle espérait réaliser en ce haut lieu son dessein le plus profond : proposer à l’ensemble d’une population relevant de ses soins un accès direct à ceux-ci grâce à l’accueil et à la veille de ses équipes, au cœur même des quartiers desservis. Lieux accessibles jour et nuit, disposant de quelques lits pour engager si le besoin s’en faisait sentir des soins sans la nécessité immédiate d’un transfert à Saint Anne.
Les soignants, très étayés et formés assuraient dès lors un continuum sécure et, dans un environnement connu, contenant mais ouvert, des possibilités d’attention et d’échanges, de réassurance. Cette forme de contact contribuant à nouer les premières mailles d’un travail singulier prenant au long cours les formes spécifiques propres à chacun.
Guidée par sa disponibilité et la recherche de l’alliance seule susceptible de laisser un futur s’actualiser là, cette attitude des soignants non biaisée par l’attente ou l’obligation d’une orientation rapide vers un ailleurs conforme aux trajectoires sanitaires classiques, engageait chacun et l’ensemble du service à répondre à la détresse, à l’accueillir pleinement.
Vu sa nature non coercitive l’accueil déterminait pour une grande part un climat de confiance, sur le moment et au long cours. Ce centre apparaissait ainsi un des lieux essentiels du service, ouvert aux situations les plus diverses, mais aussi au quotidien des consultations, des clubs ; ouvert à tous ceux éprouvant la nécessité de venir y vérifier son existence et son recours possible, d’y renouer le fil d’une relation amorcée là en des moments difficiles.
En outre la mobilité des soignants entre les diverses structures du service en faisait un espace de rencontres et d’échanges appréciés en dehors des contacts plus formalisés.
Assez rapidement, comme cela s’était produit dans le Val de Marne, les effectifs de malades hospitalisés à Saint-Anne diminuèrent sensiblement libérant pour d’autres tâches du temps soignant. (Mouvement non sans incidence économique puisque l’hôpital fonctionnait « au prix de journée » ce qui n’était pas le cas du centre d’accueil !). Jacques Mairesse a bien décrit ces débuts.
Participant de cette redistribution de l’énergie des équipes, deux des nouveautés les plus singulières ont été :
un foyer ouvert dans un pavillon banalisé du XIII° arrondissement destiné, grâce à la médiation intelligente d’une équipe avertie qui les connaissait bien, à ce qu’une dizaine de malades reclus parfois depuis des décennies à l’hôpital se refamiliarisent avec la ville, ses contraintes, ses richesses et puissent goûter d’une relative indépendance.
Et par ailleurs, assumant d’une façon bien plus performante ce dont l’hôpital était la vocation première, un centre de traitement intensif consacré à certains malades en phase aigüe nécessitant une densité de présence, de gestes soignants et d’attention auxquels l’équipe d’accueil ne pouvait prétendre sur des périodes un peu longues.
Le docteur Amado Haguenauer a peu écrit et s’est peu manifesté publiquement. Il n’en reste pas moins que son engagement et ses réalisations étaient connus des professionnels en France et à l’étranger. Elle a relativement peu participé du mouvement syndical propre à la psychiatrie. Cela n’a pas empêché d’éminentes personnalités comme le professeur Misès ou Hélène Chaigneau, de la soutenir et pour cette dernière d’intervenir auprès de ses équipes pour aider à leur réflexion. D’une façon discrète mais totalement accomplie, G. Amado Haguennauer avec les équipes qui l’ont accompagnée aura réussi à mettre en place un service psychiatrique public très diversifié et accessible, débarrassé des pesanteurs hospitalières aliénantes. Les patients qui ont eu à connaître « l’accueil », accueil qui déterminait avec eux les formes de ce dont ils pouvaient recevoir l’aide la plus appropriée sont revenus facilement, quand le besoin s’en faisait sentir, vers cette structure ouverte dénuée de toute contention mais hautement contenante.
Comme d’autres élèves de Georges Daumezon de sa génération, Philippe Paumelle, Philippe Koechlin…elle a contribué à développer les lignes de travail amorcées par ce maître et à inscrire l’action des équipes soignantes dans le tissu même des communautés urbaines desservies. Elle aura particulièrement dénoncé le risque de sédentarisation hospitalières pour les malades les plus fragiles.
Sa détermination à faire que le lieu de soin ne devienne pas de manière prévalente un refuge sclérosant. En ce sens, en revitalisant la fonction d’accueil, elle restaurait l’asile dans son sens le plus noble. Celui d’un lieu précaire, sans cesse remis en cause où accueil et soins cohabitent à la recherche du cadre le plus propice du moment. Plus que beaucoup d’autres, elle a mis en garde contre la persistance ou l’installation de « corridor de sécurité », pour reprendre le titre de ce que Philippe et Edmée Koechlin ont donné à leur livre, témoignage d’un séjour au fin fond de l’hôpital Saint Jean de Dieu au Québec en 1968. Corridors de sécurité invalidant par leur existence même les réalisations sectorielles les plus brillantes soient elles.
L’ampleur des transformations réalisées dans l’approche de la folie par cette génération et celle qui dans les pires conditions de l’occupation et de la famine l’a précédée, témoigne d’une détermination et d’une énergie peu commune. D’un courage certain aussi et d’une lucidité sans naïveté face à l’indéniable réalité des forces d’exclusion qui œuvrent sans cesse.
Souvent Madame Amado évoquait avec tranquillité le « mouvement pendulaire », le retour de balancier renversant l’orientation du mouvement engagé. Nous étions dubitatifs mais les années 80 et celles qui ont suivi nous ont confrontés à ce retournement dont nous vivons actuellement les effets désastreux dans l’ensemble sociétal bien au-delà des plus touchés : les malades.
C’est ainsi que le soin est mis au service de la gestion et que le but ultime de la gestion n’est plus le soin, mais son propre fonctionnement. D’autre part, la collectivité n’est pas encore prête à accueillir les malades dans la cité. La France, qui fut bien souvent terre d’asile, témoigne actuellement d’un sentiment de rejet pour l’autre, cet autre soit-il un immigré, un marginal, ou un « fou ». La peur et l’insécurité sont à la base de ce rejet. Nous devons donc nous appliquer à sécuriser la population du secteur, en ce qui concerne nos malades et, pour ce faire, être à l’écoute, rechercher le dialogue, être présent à tout appel. Durant cette période de crise où chacun se ramasse frileusement sur lui-même, nous devons favoriser la communication et la prise en charge, par la Cité, des sujets en difficulté.
G. Amado 30 mai 1988.
Alors que nous souhaitons honorer la mémoire et l’œuvre de Madame le docteur Amado Haguenauer qui en ce début 2026 aurait eu 100 ans, ce qu’elle a pu mettre en place a disparu ou ce qu’il en reste est attaqué et très compromis. Si la psychiatrie dite de secteur est formellement réaffirmée par les pouvoirs publics, la réalité de ce qu’elle a pu réaliser et laisser entrevoir s’est effacée ou en est devenue la caricature faute de ressources et de volonté politique, si toutefois cet effacement n’est pas le fruit d’une volonté politique. Des malades sont acculés à la rue ou à la prison.
Faute de personnel les chambres d’isolement sont revenues ainsi que les contentions individuelles. L’archaïsme de ces pratiques étant occulté par l’exigence formelle d’un protocole à respecter. Au fur et à mesure que les effectifs soignants s’effondrent la bureaucratie directoriale se multiplie, dissociant les alliances indispensables entre médecins et leurs collaborateurs, entre médecins et infirmiers en premier lieu, alliances fondant le collectif soignant. Préconisations techniques et limitations de l’engagement confinent les soignants dans une position d’agents spécialisés aux prestations standardisées, uniformisées, propres à basculer dans l’agencement informatique qui suscite la disparition des individualités, de leur richesse.
Pour ceux qui ont pu à côté du docteur Amado bénéficier de sa vision de la psychiatrie et des changements pratiques que sa réalisation opère, le type d’accueil mis en place a constitué un lieu d’apprentissage et d’exercice inoubliable ; lieu de formation dont les ressorts et les ressources inattendus soutiennent le travail au bénéfice de ceux qui s’y retrouvent, soignants comme soignés.
Et pour les plus jeunes, étrangers au début de cette histoire, n’ayant pas directement côtoyé le docteur Amado mais qui, à cette heure, se mobilisent pour essayer de préserver ce qui demeure de son passage, leur action montre leur compréhension de cet esprit du soin aujourd’hui malmené et leur attachement à ce qu’elle nous a légué.
C’est là sans doute l’élément le plus réconfortant pour l’avenir et le plus bel hommage que l’on puisse lui rendre.
Dr Maurice Béreau