Le Docteur Ginette Amado : un chef de Secteur engagé et novateur, dans une rencontre de générations
Dr Thierry Trémine
J’ai débuté mon internat chez le Docteur Amado, à la fin des années 70. Il faut se rappeler qu’à l’époque, le choix des postes par les internes en psychiatrie de la région parisienne s’effectuait dans un lieu hautement symbolique : la chapelle Ste Anne. Comme certains autres chefs de service, madame Amado faisait savoir que si l’on choisissait son service, on s’engageait à y rester 1 an. C’était le temps de la temporalité psychique de l’époque dans les secteurs; mais c’était déjà un engagement.
Les internes étaient nombreux et très organisés, avec leur propre revue et leur syndicat des psychiatres en formation. Ils étaient pour un grand nombre issus de la mouvance de mai 68 et souvent fortement politisés. On rencontrait parmi eux la plupart des perturbateurs qui avaient sévi ou même lancé des cailloux durant leurs études de médecine. Il y avait donc une rencontre assez naturelle entre Ginette Amado, les idéaux de la Libération, ceux qui avaient eu autour de 20 ans en 1945 et ceux qui « avait fait 68 » au même âge. Dans cet engagement et conception de la liberté somme toute assez « sartriens », il pouvait y avoir une certaine méfiance vis-à-vis d’une clinique psychiatrique jugée trop liée à l’histoire asilaire, sans verser encore dans les coteries psychanalytiques parisiennes. Selon les mots de Henri EY, les pathologies de la liberté, toujours contractuelles, désignaient alors la rencontre entre l’autisme pauvre des schizophrènes et la machinerie asilaire ou sociale, avec en arrière fond l’horreur des camps et la famine dans les asiles durant la guerre.[1]Comme le rappelle un mot de Frankl, ce n’étaient pas les médecins qui introduisaient de la philosophie dans la médecine, mais les patients qui apportaient une problématique philosophique insistante.
Ginette Amado s’inspirait directement des principes de la psychiatrie de Secteur érigés lors des journées de la psychiatrie française de 1945 et 47, dans le droit fil de la circulaire Rucart de 1937. Avec cette détermination naturelle à laquelle rien ne résiste et sans attendre que la loi « recommande » les structures appropriées. Depuis la disparition des médecins directeurs- qui lui restait en travers de la gorge et dont elle parlait souvent- elle avait confiance en la justesse d’une psychiatrie d’abord extrahospitalière, communautaire et une confiance en l’homme et le débat avant la fonction ou le titre. Elle fut à la pointe de l’audace et de la créativité lorsqu’elle ouvrit le centre d’accueil de Coeuilly. Le Docteur Ghislaine Bendjenana m’a remis une petite note biographique ou l’on apprend que ce centre a mis 15 ans à se faire reconnaitre administrativement. Mais souvenons-nous que les principes de la psychiatrie de Secteur ont quant à eux mis plus de 40 ans à se faire reconnaitre par la loi ! En matière de psychiatrie, la loi entérine le possible après démonstration et lorsqu’elle anticipe le mouvement, il y a lieu d’être méfiant, car ce ne sont pas que des bons sentiments qui sont alors convoqués...
Elle avait subdivisé son secteurs en sous-secteurs et instauré une rotation des personnels dans l’intra-hospitalier et dans les structures d’accueil extrahospitalières. Cela fonctionnait remarquablement bien, évitait les clivages car chacun connaissait le travail de l’autre et ses difficultés. Mais cela ne pouvait se faire qu’avec un personnel conséquent…
Souvent, un modèle archétypique de patient, un « patient-idéal », en analogie avec le moi-idéal de la psychanalyse accompagne l’orientation dominante des pratiques. A l’époque, il existait de nombreux patients ayant connu des hospitalisations prolongées à l’asile. Les neuroleptiques disponibles étaient souvent déficitants et stigmatisants du fait de leurs effets secondaires. Il y avait un travail de désaliénation qui exigeait beaucoup d’engagement des personnels, car de nombreux patients étaient marqués par la passivité et le retrait. Contrairement à ce que l’on constate aujourd’hui, les toxiques étaient rarement rencontrés. Mais à travers le centre d’accueil de Coeuilly, c’est toute la préfiguration de la psychiatrie moderne qui était créée. Il ne s’agissait plus seulement de prendre en charges des symptômes déficitaires mais de les éviter, d’offrir des solutions nouvelles d’écoute et d’accueil, ouvertes et insérées dans la communauté. Une nouvelle population de patients fréquentait des structures d’accueil désormais déstigmatisées. Personne ne pouvait alors prédire le succès qu’elles devaient avoir par la suite.
Madame Amado n’était pas autoritaire ; son engagement personnel et quotidien montrait le chemin et il régnait une ambiance chaleureuse dans son service. C’était parfois même un peu trop « affectif », pourrait-on dire, oubliant la difficulté, soulignée par Freud dans « malaise dans la civilisation », qu’il y a à aimer son prochain comme soi-même. Cette époque était probablement d’abord marquée par la nécessité de l’expérience désaliénante.
J’ai fait mon premier séjour thérapeutique en tant qu’interne, avec Claude Roméo ici présent, alors surveillant, à Bormes-les-Mimosas. Dans ces séjours, on retrouvait ou renouvelait l’étonnement des soignants de St Alban lors de l’écroulement des barrières asilaires. J’ai pu par la suite, devenu chef de service moi-même, mesurer combien ces activités communautaires montraient la bonne santé d’un service de secteur, que ce soit de par le temps soignant disponible ou parce que le désir s’en fait naturellement sentir.
Tout ce qui apparait comme révolutionnaire devient par la suite possible, puis naturel et enfin indispensable ; je me suis largement inspiré lors de ma carrière ultérieure des réalisations de secteur de Champigny-sur-Marne et je pense que je n’ai pas été le seul.
La psychanalyse était à l’acmé de son efficacité symbolique et la plupart des internes et psychologues étaient en analyse. Ce « chemin de l’intérieur » a soutenu l’action, car il introduisait un univers mental partageable et introduisait de la distance avec une psychiatrie objectivante devenue suspecte. Contradictoirement, toute action qui comprenait un partage devenait du « soin », mot magique qui signifiait l’attachement de la psychiatrie à l’éthique médicale. Il suffisait d’être indigné- pour reprendre ce mot devenu célèbre et peut être un peu trop facile- par le monde asilaire, convaincu des idées nouvelles pour faire ensuite l’expérimentation enrichissante d’une psychiatrie différente que Madame Amado incarnait avec rigueur et détermination. En cela, elle a formé des générations de soignants qui ont largement dépassé la rencontre initiale entre la génération de la Libération et celle de 1968. Les principes qu’elle a mis en pratique et dont elle fut une pionnière sont particulièrement d’actualité, comme le montrent les préoccupations de ce colloque.
Thierry Trémine. 2013
[1] Le foisonnement intellectuel de cette période et ses rapports avec la politique sont rappelés par Jean Garrabe, interviewé par Martin Reca et Suzanne Parizot dans le numéro 8/2013 de « L’Information psychiatrique » à venir.